La plupart des entreprises cultivent des relations de proximité avec leurs investisseurs. Les dirigeants, assistés de leur équipe des relations avec les investisseurs, soignent résolument leur communication pour attirer des actionnaires qui soutiennent le modèle économique de leur entreprise, son profil de risque et son narratif stratégique. Au fil des présentations de résultats, de journées dédiées et d’entretiens privés, les dirigeants vendent aux investisseurs une vision précise sur laquelle les premiers s’attendent à ce que les seconds investissent dans l’intention de la voir se concrétiser.

Mais quand l’entreprise pivote stratégiquement, cette cohérence soigneusement entretenue risque de voler en éclats et de mettre les investisseurs en porte-à-faux. Les plus anciens (ceux qui ont été attirés par la stratégie et la vision d’origine) peuvent se retrouver en décalage avec la nouvelle orientation choisie. Dans les cas extrêmes, il arrive que les tensions fassent capoter les projets de l’entreprise et coûtent leurs postes aux dirigeants.

Danone, le géant français des produits laitiers, en offre un exemple édifiant. Peu après avoir été nommé à sa tête en octobre 2014, Emmanuel Faber dévoila le projet de transformer le groupe en chef de file du capitalisme participatif et socialement responsable. Il entreprit ainsi de faire de la multinationale la plus grande société certifiée B-Corp et lança Une Planète, Une santé, un programme pour répondre aux problèmes mondiaux de la santé et de l’environnement. Il restructura également le portefeuille d’actifs du groupe pour se concentrer davantage sur les alternatives aux produits laitiers, comme le lait, les yaourts et les desserts à base de plantes proposés par les marques du groupe Silk et Alpro.

À maints égards, Emmanuel Faber accentuait l’engagement du groupe dans une direction qu’il avait déjà prise. Après tout, Danone mettait déjà souvent en avant ses valeurs sociales et environnementales. Et les premières réactions à sa réinvention furent enthousiastes. Les partisans du développement durable applaudirent, les scores ESG (environnement, social et gouvernance) s’améliorèrent et Faber devint une personnalité en vue des cercles mondiaux oeuvrant à la réforme des entreprises.

Mais, sous les radars, une autre histoire s’écrivait. Quand, en août 2017, l’investisseur activiste Corvex entra au capital de Danone pour 400 millions de dollars, exprimant son opinion que le cours de l’action était largement sous-évalué (malgré une augmentation de 21 % entre octobre 2014 et juillet 2017), celui-ci grimpa d’environ 7 %, suggérant que d’autres investisseurs accueillaient favorablement son souhait d’une remise à plat de la stratégie. En 2018 et 2019, le mécontentement fut manifeste. À la journée des investisseurs de 2018 à Londres, les analystes assaillirent Faber de questions sur la façon dont sa nouvelle stratégie aff ectait les marges. Pierre Tegnér, d’Oddo BHF, lui demanda sans ménagement si « l’argent et en gagner davantage » était une priorité de l’entreprise. En 2020, dans un courrier au conseil d’administration de Danone, Bluebell Capital argumenta que le groupe « n’avait pas su trouver le bon équilibre entre la création de valeur pour l’actionnaire et le développement durable », attribuant sa contre-performance à la transformation menée par Faber et à « ses choix contestables d’allocation de capital ».

Le décalage grandissant entre la stratégie du P-DG et les attentes des actionnaires en termes de croissance du chiffre d’affaires et des bénéfices finit par entraîner des changements majeurs : Faber fut poussé dehors et le conseil d’administration de Danone fit rapidement machine arrière, réorientant les priorités du groupe afin de mieux refl éter les préférences des actionnaires. Au bout du compte, le virage stratégique aura coûté une campagne déstabilisante pour révoquer un dirigeant, cinq ans d’inertie stratégique et une chute de plusieurs milliards de dollars de capitalisation boursière.

Les meilleures décisions commencent ici
  • Accès intégral à l'ensemble de nos articles
  • Des contenus intemporels pensés pour les dirigeants
  • Tous les anciens numéros HBR France en accès illimité
  • Une expérience sans publicité